Lutte contre la fraude : l’IA et la data vont-elles tout changer ?

Article . Date de publication 01.04.2026 min . 👁 6 min

Le 18 mars dernier, Docaposte a réuni de nombreux décideurs publics pour la 2e édition de sa grande matinale de la transformation numérique de l’action publique. Dédié aux grands enjeux du numérique dans ce secteur en pleine mutation, ce rendez-vous a été rythmé par plusieurs tables rondes.

Parmi les sujets phares : « Lutte contre la fraude : l'IA et la data vont-elles tout changer ? » Aéroports de Paris, l’ANAH, la Chambre nationale des commissaires de justice et la Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI) ont partagé leur vision et leur réalité terrain autour de cette thématique. Tour d’horizon. 

La fraude : un fléau qui touche organisations et usagers

Avec l’avènement de l’IA, la fraude devient toujours plus numérique et n'épargne plus les organisations. Usagers comme employés ne sont plus à l’abri des tentatives des cyberattaquants qui se multiplient, se densifient et se perfectionnent. 

David Krieff, Directeur des systèmes d’information des Aéroports de Paris, raconte son quotidien, marqué par l’omniprésence des fraudes. « Les aéroports de Paris sont des zones frontières qui concentrent des douanes, des services de police, beaucoup de flux et de trafic. Par la diversité des activités et notre nature même d’aéroport, nous sommes le théâtre de fraudes à grande échelle : risques de collusion, corruption, cadeaux reçus... » 

Valérie Mancret-Taylor, Directrice générale de l’ANAH, partage à son tour comment les fraudes touchent les usagers et nécessitent une attention humaine très importante. « Nous constatons que les tentatives de fraudes s’appuient sur des réseaux cybercriminels très structurés, rendant la fraude plus sophistiquée. Nous alertons donc nos usagers sur plusieurs points :

  • le service public ne démarche jamais
  • ne rien signer dans l'urgence et prendre le temps de comparer plusieurs devis
  • ne jamais communiquer son identifiant fiscal, ni aucune donnée personnelle. »

Personne n’est épargné par ce phénomène, comme en témoigne Maître Olivier Baret, Secrétaire nationale en charge du numérique de la Chambre nationale des commissaires de justice. « Dans notre secteur, la fraude touche l’ensemble des professionnels et repose principalement sur des mécanismes d’ingénierie sociale. Elle se manifeste aujourd’hui surtout sous deux formes.

  • La fraude au président ou au faux RIB : des offices ont été confrontés à des tentatives, parfois abouties, fondées sur l’usurpation d’échanges professionnels. Les fraudeurs imitent des courriels légitimes et transmettent de faux documents bancaires très réalistes, sans nécessairement attaquer les systèmes informatiques eux‑mêmes.
  • L’usurpation d’identité vocale, facilitée par les progrès de l’IA : des professionnels reçoivent des appels semblant provenir d’un interlocuteur de confiance – dirigeant, titulaire ou comptable – afin de provoquer une action urgente, le plus souvent un virement. »

La fraude évolue et n’est plus seulement l’affaire des cyberattaquants. Comme l’explique Sébastien Bombal, Coordinateur de la transformation technologique de la douane à la DGDDI, « l’IA est même parfois utilisée par des plateformes logistiques pour s’adapter dynamiquement aux évolutions des taxes et des contrôles »

A l’image de ces exemples, une nouvelle réalité s’impose : les frontières entre réalité et escroquerie se brouillent et nous devons redoubler de vigilance. L’IA, nouvel outil de fraude, se transforme également en un puissant allié pour la combattre. L’objectif : mieux détecter les fraudes difficilement perceptibles pour l’humain.

L’IA et la data comme outil de lutte contre la fraude

« Nous faisons face à une massification sans précédent des flux : toujours plus de colis et de marchandises, donc une complexité croissante dans leur contrôle. Dans ce contexte, l’usage de la data et de l’IA devient un levier central de nos actions », continue Sébastien Bombal. Les nouveaux usages numériques deviennent alors une arme nécessaire pour contrecarrer les fraudes. Grâce à l’IA et surtout la data de qualité, les fraudes peuvent être repérées et appréhendées. 

Le coordinateur de la transformation technologique de la DGDDI insiste néanmoins sur l’importance de maîtriser l’intégration du numérique dans ces processus : « ces technologies ne servent pas seulement à automatiser, mais à trier, hiérarchiser et analyser des volumes de données qui dépassent désormais les capacités humaines. Elles permettent de concentrer les efforts sur les points réellement sensibles et d’améliorer la qualité du ciblage pour maintenir un haut niveau de maîtrise malgré l’explosion des flux. L'intégration de l’IA dans les systèmes d'imagerie à rayons X en est un exemple concret. L’IA est un vrai game changer pour les années à venir »

Point complété par le DSI des Aéroports de Paris. « Aujourd’hui, le scan des bagages s’appuie sur de nouveaux équipements intégrant l’IA. Cette montée en puissance technologique augmente la densité et la finesse des contrôles, ce qui nous permet de détecter davantage de comportements frauduleux sans créer de congestions dans les opérations. » Ainsi, la donnée et l’IA sont devenues vitales pour des secteurs stratégiques comme les douanes et les aéroports : les contrôles sont plus fréquents et pertinents, sans pour autant interrompre les transits. En revanche, ces évolutions doivent être anticipées et appréhendées pour ne pas créer de faille supplémentaire dans la sécurité.

L’humain au centre de la transformation

Ces avancées technologiques ne sont toutefois pas une finalité. Bien qu’elles occupent à présent une place majeure dans la lutte contre la fraude, elles sont pensées pour mieux aider l’humain, comme l'affirme Valérie Mancret-Taylor. « Le numérique ne fonctionne pas sans l'humain. La conjonction des deux est primordiale. »

La conclusion des échanges était unanime : le numérique est un atout et une aide à la décision, et non une substitution de l’humain. « Même si l’IA est de plus en plus présente, un agent sera toujours à la manœuvre. En tant que service public, nous entretenons une relation unique avec l’usager et ne pouvons pas laisser la technologie prendre les décisions. Elle ne doit être qu’un outil pour améliorer le contact avec l’usager, mieux intégrer la réglementation et renforcer la lutte contre la fraude. Nous sommes ainsi une agence augmentée par la technologie, mais où l’humain reste pilote » poursuit la Directrice générale de l’ANAH. 

David Krieff appuie : « Une IA efficace est une IA qui met en son centre l’expertise métier. En clair, les choix ne dépendent pas de la technologie, mais bien des spécialistes qui maîtrisent le secteur »

C’est pourquoi l’accompagnement au changement est primordial. Maître Olivier Baret insiste à ce sujet : « les organisations ne vont jamais aussi vite que le changement. Il est donc important que chaque profession, dont les plus anciennes comme la nôtre, connaisse, comprenne et s’adapte à ces nouveaux enjeux. Nous devons former aux usages de l’IA et du numérique à la fois nos nouveaux confrères et consœurs, mais aussi celles et ceux déjà établis. Ainsi, nous mettons en place des garde-fous utiles et robustes qui limitent l’aboutissement de nombreuses fraudes. »

Les intervenants s’accordent : nous devons mutualiser nos moyens tout en respectant et préservant les usagers. « Il y a un vrai sujet d'équilibre entre : innover en matière de lutte contre la fraude, s'adapter dans un environnement en évolution et respecter les libertés de chacun » assure Sébastien Bombal.